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Jérôme Coulombel, l’ancien cadre de chez Carrefour qui combat les méthodes de la grande distribution

“Aujourd’hui la plupart des gens vont au travail la boule au ventre.“ Ancien de la grande distribution, Jérôme Coulombel a écrit un livre, il aide les magasins indépendants et les salariés de chez carrefour pour se battre contre certaines méthodes et le management à l'œuvre dans le secteur. Portrait.
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Ne lui parlez pas de quête personnelle ou de vengeance. S’il prend la parole aujourd’hui, c’est pour “ses enfants et ces indépendants qui [l]’ont appelé alors qu’ils étaient à bout, c’est pour eux que je bouge”.  Alors, comment passe-t-on du top 100 des managers à l’ennemi public numéro 1 du plus gros groupe privé de France ? 

Un management toxique

Cet ancien cadre de chez Promodès (anciens magasins Champion, Continent…), puis de chez Carrefour et Système U, a vécu l’enfer. Arrivé jusqu’au poste de directeur du service contentieux de Carrefour, la première partie de la prise de conscience date de novembre 2013. Depuis plus d’un an, Georges Plassat est arrivé à la tête du groupe Carrefour. “Le management a totalement changé chez Carrefour avec l’arrivée de ce nouveau directeur. Il a mis une telle pression à mon N+1 qui a commencé à faire de ma vie un enfer.” raconte Jérôme. 

J’ai fait un burn out, un matin de novembre 2013, je n’ai pas pu me lever et je ne savais plus qui j’étais. Encore aujourd’hui je prends des médicaments, plus de 10 ans après…

Les raisons de ce burn out ? un management nocif et une pression constante “Par exemple, je manageais une équipe de 17 personnes, il y avait  une personne obèse. Mon N+1 me harcelait pour que je la vire; “la grosse vache, la truie, elle pue, faut la virer “. Il y a des personnes qui arrivent à manager comme ça mais si vous avez une fibre humaine ce n’est pas possible. On m’a informé pendant mon arrêt maladie que mon N+1 cherchait à me remplacer. Je suis allé voir le médecin pour avoir un traitement de cheval pour revenir chez Carrefour et tenir mon poste, car je pensais à mon équipe.

Malgré ses signalements, et un mail interne envoyé en avril 2016, Carrefour n’a jamais rien fait, même pas un contact avec un.e RH. Rien. 

C’est en 2017, après la découverte de méthodes de travail en total opposition avec ses valeurs, que Jérôme va réaliser qu’il ne peut définitivement plus travailler pour Carrefour. 

J’ai découvert des choses qui m’ont obligé à partir. 2 choses notamment. A savoir que mon N+1 “soudoyait” des juges au tribunal de commerce d’Evry et le deuxième point, un dossier avec des fournisseurs Carrefour où mon patron avait mis en place à grande échelle des mesures d’extorsion et de rétorsion de fonds ainsi que de chantage vis-à-vis de ces fournisseurs.

Un système “pas sain”

Outre le management, Jérôme Coulombel dénonce un système économique pas sain.

Au tribunal de commerce, il n’y a pas de magistrat, ce sont des commerçants. Toutes les grosses boîtes du CAC40 ont des cadres détachés au tribunal. Nous en avions un chez Carrefour, un ancien patron de magasin… rattaché directement au service juridique.  Dans un énorme dossier contre Lidl, je vois passer un mail destiné à mon N+1 avec cette personne au tribunal de commerce en copie. Qu’est ce qu’il vient faire là? Il est juge, il n’est pas dans le dossier. On m’a répondu que c’était mon N+1 qui s’en occupait . En fait, il l’a briefé pour qu’il aille voir ses collègues au tribunal de commerce d’Evry et que le jugement ne soit pas mauvais et au final le jugement fut excellent.

 

“A peu près à la même période, j’ai eu entre les mains des études tarifaires comparatives de franchisés avec lesquels Carrefour était en contentieux. Ces études montraient que les prix d’achats pour les franchisés étaient 25% plus cher par rapport au système U alors que Carrefour s’engageait à leur fournir des prix compétitifs. Je suis allé voir le patron de la franchise proximité Carrefour pour lui montrer le problème. Il m’a dit: “non non, il n’y a pas de problème”. On a fait une contre étude qui a confirmé un écart de plus de 20%. La seule réponse qu’on m’a donné ça a été: “il faut rémunérer les actionnaires, faut combler les pertes des hypermarchés, c’est la proximité qui fait tout le travail et on peut rien faire“. Ça et les juges, ça a été les choses de trop.”

C’est cet ensemble de magouilles qui n’ont qu’un objectif : rémunérer les actionnaires qui poussent Jérôme à partir du géant français. 

 

Un système amené à perdurer

Dans le top 100 des plus hauts cadres du groupe à l’époque, Jérôme dénonce une caste totalement déconnectée de la réalité. 

Quand j’ai été nommé au poste de directeur du service contentieux on m’a dit:  “A partir d’aujourd’hui, vous allez vous en mettre plein les fouilles”. C’est une caste. Je ne suis pas un enfant de chœur mais je suis arrivé comme un poisson rouge dans un banc de requins. Par exemple, j’avais de bonnes relations avec mes assistantes et mes collaborateurs. Mon patron me disait: “arrêtez de perdre du temps avec ces connards, c’est pas eux qui vont faire votre carrière, parlez à vos paires”. Il faut oublier toute votre humanité et se comporter comme eux, ils sont tous formatés, c’est pour ça que ça ne l’a pas fait. Les bonus de fin d’année sont énormes, il y a une partie de la rémunération en stock option, en action gratuite, vous rentrez dans un système, soit vous y adhérez, soit vous y adhérez pas. La quasi totalité ferment les yeux. Moi je n’ai pas pu continuer à le faire”.

Celui qui a dû faire une prise d’acte pour quitter Carrefour reste persuadé qu’un autre management est possible.

A ce niveau hiérarchique, il y a des latitudes pour rendre les choses un peu plus bienveillantes. Personne ne le fait pour autant. Il faut qu’ils arrêtent de pondre des chartes éthiques, des chartes de valeurs, toute cette communication qui est de l’enfumage et n’est jamais mise en place. Il faut que cette caste change son point de vue, qu’elle arrête d’affirmer des choses et qu’elle essaye de les appliquer. Que chacun retrouve de l’humanité, de penser aux équipes et à l’humain. Aujourd’hui dans tous les grands groupes c’est la même problématique, il y a une absence de bienveillance. On nous parle de bien être au travail, c’est bien, mais ce n’est pas ça qui rend les gens heureux. “Le bien être au travail” au stade de mots, d’écrits mais rien dans les faits.  Aujourd’hui les gens vont au travail la boule au ventre.

Jérôme refuse d’être étiqueté anti-carrefour: “Si demain Carrefour rééquilibre ses relations avec ses fournisseurs, ses franchisés, ses salariés, je disparais et ça sera très bien comme ça.“ Mais concrètement aujourd’hui, il continue le combat notamment contre la location gérance par laquelle le groupe opère un vaste plan social déguisé et frauduleux en silence comme nous vous le racontions (ici et ici). Contacté par des salariés et des magasins en Belgique et en Italie, il semble que Carrefour n’ait pas de mal à exporter ses méthodes de travail.

Quand on demande à Jérôme s’il pousserait d’autres cadres à quitter le navire et à dévoiler les coulisses de ces grands groupes la réponse est cinglante “Je leur dirai “n’y allez pas. Ils vous tueront, ils vous broieront.” Ce qui m’a sauvé, c’est d’être juriste et d’avoir pu leur tenir tête. C’est dangereux de se lancer dans ce genre d’aventure. J’avais une équipe de 17 personnes, depuis février 2018 ils en ont licencié 16, car ils avaient un état d’esprit trop humain et trop proche du mien”.

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