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Schiltigheim, la cité des brasseurs disparus

A Schiltigheim, commune de 31 767 habitants de la banlieue nord de Strasbourg, ancien bastion brassicole, la mairie a rompu son partenariat avec Heineken à l'occasion de la 41ème fête de la bière. En août prochain, aucune bière produite par le groupe néerlandais à la Brasserie de l’Espérance ne sera commercialisée lors de l'événement. En cause, l'annonce de la fermeture de cette dernière le 14 novembre dernier.
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La longue agonie de la Cité des Brasseurs

L’histoire débute quelques années avant l’installation du groupe Heineken en 1972 en Alsace. En 1969, l’Alsacienne de Brasserie (Albra) est fondée regroupant cinq brasseries historiques: la Brasserie Mutzig, la Brasserie Haag, la Brasserie de la Perle, la Brasserie de Colmar et la Brasserie de l’Espérance, siège social et actionnaire majoritaire de ce regroupement. Leurs objectifs, faire face à la mondialisation et la concurrence des multinationales brassicoles. 

En 1972, le groupe Heineken lance une OPA sur l’Albra, profitant de la fragilité structurelle et financière du groupe alsacien. Devenant alors actionnaire majoritaire du groupe, Heineken absorbe l’Albra qui devient Heineken France en 1980. Les brasseries de la Perle, de la Haag (Ingwiller – Bas-Rhin) et de Colmar (Colmar – Haut-Rhin) sont liquidées successivement entre 1972 et 1975. Heineken ferme la Brasserie Mutzig (Mutzig – Bas-Rhin) en 1989 mais continue pourtant de la brasser sous licence et de la commercialiser en Afrique sous le nom Müztig (avec un tréma) à des fins juridiques.

Plan de la ville de Schiltigheim avec l'emplacement de ses anciennes grandes Brasserie  © Emilien Hertement et Mathilde Iehl

Au fil des années et de son expansion, Heineken continue d’engloutir les brasseries schilikoises et rachète en 1996 Fischer-Adelshoffen, « l’un des derniers groupes familiaux français”. Fidèle à la loi du marché, Heineken se sépare en 2000 de la brasserie Adelshoffen et de 120 de ses 188 salariés. Dans un contexte de diminution de la consommation française de bière et sous prétexte de “mettre en commun une partie de ses services administratifs”, la brasserie Fischer ferme en 2009. La bière continue malgré cela d’être fabriquée à la brasserie de l’Espérance mais cela entraîne la destruction de 59 emplois”.

Après le brassage de la première bière Heineken® au cœur de la Brasserie de l’Espérance en 1981, le groupe a élargi sa gamme et y produit notamment la bière Desperados® et la traditionnelle bière Fischer®, soit 16% de la production brassicole de la région. Avec la fermeture à venir de cette dernière brasserie, Heineken a bouleversé le paysage économique et urbain de Schiltigheim en à peine 50 ans. Le patrimoine brassicole schilikois a été réduit au quasi néant, laissant place à des brasseries désaffectées et des salariés à l’avenir incertain.

Selon les dires du groupe néerlandais, l’emblématique marque Fischer de la région devrait continuer à être brassé en Alsace via la création d’une micro-brasserie, soit un maigre lot de consolation.

Une partie du portefeuille de marques détenues par Heineken

La fermeture du site marque un tournant pour la Cité des Brasseurs, ancien bastion brassicole français: c’est la dernière grande brasserie schilikoise qui ferme ses portes. Au fil des décennies, Heineken a transformé la cité brassicole en un cimetière industriel.

Un emplacement stratégique et des choix inexpliqués

Lorsque les salariés ont appris la fermeture de l’Espérance, l’incompréhension totale a vite laissé place à la colère. Ils s’attendaient bel et bien à une annonce importante mais étaient loin de se douter que Heineken allait tout bonnement les abandonner une fois pour toute. 

Les causes de la fermeture invoquées par la firme hollandaise sont multiples, évasives et reposent essentiellement sur un motif économique: la baisse des parts de marché d’Heineken lors de la pandémie de COVID-19. La compétitivité de l’entreprise serait engagée sur le long terme au détriment des 220 salariés du site alsacien. Le groupe s’était jusqu’alors accroché à la Brasserie de l’Espérance, la présentant comme sa brasserie historique, lieu de sa première implantation en France, et réaffirmant sans cesse son intention de la conserver du fait qu’elle accueille son unique centre de Recherche et Développement en France.

Suite à la pandémie, le groupe enregistre en 2020 une baisse de 16,7% de son chiffre d’affaires et annonce la suppression de 8000 des 85 000 postes à travers le monde. De fait, “l’entité Brasseur du groupe, qui emploie en France 1400 personnes” projette en 2021 de réorganiser son activité afin « de sauvegarder sa compétitivité”, malgré un chiffre d’affaires de 35 milliards et un bénéfice net de 2,7 milliards en 2022, résultats plus que honnêtes après deux exercices troublés par la pandémie . On est en droit de se demander si la fermeture de l’usine de Schiltigheim n’était pas envisagée bien avant l’annonce de novembre dernier. Cette hypothèse contredit les ambitions affichées du groupe quelques années auparavant.

En 2014, Pascal Sabrié alors président d’Heineken France confiait au quotidien Les Echos vouloir conserver les trois sites de production de Schiltigheim, Marseille et Mons-en-Baroeul afin de rester “le plus près possible des clients et d’être réactif”, même si cela représente un handicap d’un point de vue industriel. Cette stratégie diffère de celle du concurrent Kronenbourg qui privilégie la centralisation de ses activités à Obernais.

Dans sa communication autour de la fermeture, Heineken invoque le motif d’enclavement urbain qui entrave son expansion, et l’aspect écologique, du fait de la vétusté du site.
L’ancienneté des outils de travail engendrerait également des coûts de production trop importants. Pascal Gilet, président d’Heineken France depuis 2020, confie que le site de Schiltigheim comporte un certain nombre de contraintes, nécessitant notamment de 30% d’eau et 60% de gaz supplémentaires par rapport aux deux autres brasseries françaises du groupe. Pourtant, les investissements sur la période 2010-2013 (16 millions d’euros) visaient entre-autre à la réduction de 23% la consommation totale d’énergie nécessaire pour produire un hectolitre de bière. Paradoxalement, le groupe a doté la brasserie de Schiltigheim d’infrastructures qu’elle est la seule à posséder en France : son centre de Recherche et Développement, la technologie 0,0% depuis 2019(la bière est brassée normalement avant d’être désalcoolisée par évaporation sous-vide), ainsi qu’une chaîne de reconditionnement des bouteilles consignées.
De plus, le groupe a annoncé 100 millions supplémentaires pour l’amélioration des performances énergétiques des sites lillois et marseillais, les rendant plus performants, aux dépens du site Alsacien ?

Brasserie Fischer à Schiltigheim  

Par ailleurs, la brasserie est installée au-dessus de la plus importante nappe phréatique d’Europe (la nappe rhénane), l’eau étant un ingrédient indispensable pour la production de la bière. Pour Vania Brouillard (délégué syndical CGT), c’est un choix économique à court terme. Le transfert de la production de la brasserie de Schiltigheim, soit 1,5 millions d’hectolitres sur les deux autres sites de Marseille et majoritairement celui de Mons-en-Barœul implique un effort supplémentaire de captage d’eau dans leur nappe phréatique respective. Un facteur qui ne semble pas pris en compte si des restrictions de pompage étaient décrétées à l’avenir avec le dérèglement climatique.

                                                   Etats des financements du groupe Heineken dans les trois brasseries françaises depuis 2010

On observe en filigrane un désintéressement du groupe envers son fleuron alsacien aux profits des autres lieux de production. (La brasserie du Pélican a un rendement plus important du fait de sa spécialisation dans le conditionnement des fûts de 8 litres depuis 2018.)

Les salariés pris en otage

Danielle Dambach, maire de Schiltigheim, a publié le 14 novembre 2022 sur son mur Facebook “Que va devenir l’Espérance ? Ce n’est pas le dernier sujet de philo du Bac mais la dure réalité économique aujourd’hui à Schilik”. Avec le départ d’Adidas d’ici 2024 de son siège social flambant neuf de Strasbourg, de l’usine Knorr et de ses 261 employés ainsi que la fermeture du site strasbourgeois de Sanofi, le secteur industriel du Bas-Rhin est mis à rude épreuve.

Après le communiqué du 14 novembre 2022 au sujet de la fermeture de la Brasserie de l’Espérance dans les trois ans à venir, un mouvement de grève s’est mis en place et 80 salariés ont bloqué l’usine  demandant notamment de meilleures conditions de départ. 

Le PSE annoncé par Heineken est “à prendre ou à laisser”. Dans les grandes lignes, ce plan prévoit une prime de continuité d’activité de 400€ par mois jusqu’à la fermeture de l’unité de production. Cette prime serait prise en compte dans le calcul des indemnités de licenciement. Si le PSE prévoit des mesures de reclassement internes et externes, comme la loi l’oblige, cela n’a pas calmé la colère des salariés. Face à cette mobilisation, la direction a annoncé que si aucun accord n’était trouvé avant l’été 2023, le plan de sauvegarde qui en découlerait, serait encore moins avantageux. Cette manœuvre classique de multinationales fortunées vise à faire signer le PSE en l’état par les représentants du personnel alors même que Heineken réalise des bénéfices et aurait les moyens d’offrir des conditions de départ dignes à ses salariés.

Le 12 décembre dernier, le sénateur Fabien GAY  a alerté le Ministère de l’économie en décrivant les conséquences pour la région de l’abandon de la brasserie alsacienne par le groupe Heineken France. En interrogeant le  Gouvernement sur ce qu’il comptait mettre en place pour préserver les emplois, Fabien GAY se heurte comme souvent à l’impuissance des politiques à sauvegarder les industries françaises alors même que les résultats annoncés par le groupe sont positifs. La stratégie de Heineken semble donc “aller davantage dans le sens de la réalisation de profits à court-terme pour les actionnaires que vers une préservation de la compétitivité du groupe à long terme.“

Heineken est décidé à fermer la Brasserie de “Schilik” malgré les réactions de la sphère politique et fort du soutien, essentiellement moral, de leur maire Danielle Dambach qui déclarait au micro de France Bleu Alsace le 15 novembre qu’elle « ne manquera pas de mobiliser tous les moyens nécessaires pour empêcher cette fermeture ». Cependant, si Madame la Maire affirme que tout sera tenté pour ”préserver les emplois coûte que coûte », on est en droit de se demander quels sont ces fameux moyens dont elle dispose.

Si différents mouvements de grève se sont succédé ces derniers mois, avec notamment la tentative de mettre en place une grève tournante pour bloquer la production, les salariés restent dans le flou. Les syndicats dénoncent toujours les conditions de départs qui forcent les salariés à continuer de travailler au sein de l’usine les trois ans à venir, s’ils veulent espérer obtenir des indemnités décentes.

A ce jour, aucun compromis n’a été trouvé. Le groupe Heineken France assure que 50 salariés pourront être reclassés sur les deux autres sites de Mons-en-Baroeul et de Marseille. Cela implique pour eux et leur famille un changement de vie radical…

Malgré cette trahison, la mythique brasserie et ses salariés ont connu leurs heures de gloire en ayant été récompensé par des prix internes à de multiples reprises pour la qualité de leurs bières (Heineken Quality Award). La brasserie de Schiltigheim s’est vu également décerner de nombreuses certifications et est devenue la première brasserie européenne à obtenir la certification ISO 9002 grâce à la qualité de ses produits, puis en 2010 la certification 14001 relative au développement durable. 

En Alsace cependant, tout n’est pas perdu pour la bière. Parallèlement aux fermetures successives de grandes brasseries, on observe depuis une vingtaine d’années l’essor des micro-brasseries (moins de 200 000 hectolitres par an) passant de 3 à 80 dans la région. Le patrimoine schilikois devra compter sur des projets de la sorte pour continuer à vivre et retrouver une partie de ses brasseries disparues. Mais pour la maire de Shilik et ses citoyens, ce n’est qu’une maigre consolation au regard du savoir-faire qui pourrait quitter la région.

Une cagnotte a été créée afin de soutenir les grévistes.