Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Lutte contre la réforme des retraites : le retour en grâce des caisses de grève

Dispositif d’entraide historique, les caisses de grève ont été remises sur le devant de la scène dans la bataille contre la réforme des retraites, notamment pour soutenir les mobilisations reconductibles. Voici un petit point sur leur histoire et leur fonctionnement.
Partager
Caisse de grève CGT cheminots, 10 décembre 2019, Besançon

La caisse de grève de l’intersyndicale atteint fin avril 2023 le montant record de 4,4 millions d’euros, dépassant largement les quelque 2 millions collectés en 2020 à l’occasion du début de la mobilisation contre la réforme des retraites. Si le rôle de l’argent est toujours un sujet sensible dans la lutte et partout ailleurs, les caisses sont aujourd’hui un outil primordial dans la structuration des combats sociaux. 

La question de l’argent dans la lutte

Pierre Rosanvallon définit les caisses de grève comme des “institutions permettant de socialiser l’action revendicative pour faire de chaque lutte ponctuelle un épisode articulé sur un combat de classe global”, c’est à dire la mise en commun de ressources afin d’inscrire chaque grève dans une stratégie générale de lutte contre le capital. Cette mise en commun de ressources paraît aujourd’hui évidente mais cette évidence s’est construite dans l’histoire. 

En effet, la question de l’argent dans le mouvement contestataire est un dilemme moral et stratégique. Les mouvements de gauche ont toujours combattu l’inégale répartition des richesses, s’opposant au tout argent qui corrompt et avilit. Mais lutter contre le capital nécessite des fonds et leur gestion, des structures et des modes d’organisation capables de les rassembler et de les distribuer sans recourir aux institutions du capitalisme bourgeois.  L’enjeu de ces structures est d’être plus efficaces et démocratiques que celles du capital.  

Le mode de financement soulève aussi de nombreuses questions. Lors d’une souscription pour récupérer des dons, n’y a-t-il pas une subordination entre donateurs et donataires ? 

Si ce sont les cotisations des ouvriers qui ont longtemps été la principale ressource des caisses de grève permettant de financer les activités militantes, aujourd’hui, elles fonctionnent surtout via des dons. 

En effet, “alors que 75 % des dons [sont] d’origine ouvrière entre 1870 et 1890, les donateurs actuels de la caisse CGT InfoCom ont un profil social assez différent : 50 % d’entre eux sont syndiqués, et 40 % gagnent plus de 2 400 euros par mois.” selon The Conversation et Gabriel Rosenman. 

La caisse de grève vise surtout la réappropriation du capital par les ouvriers grâce à la formation d’un “capital ouvrier” et à l’autogestion de ces caisses mutuels. Cette recherche d’autonomie qui date de 1830 est toujours à l’œuvre aujourd’hui.

Une place importante dans l’histoire du mouvement ouvrier

Révolte des Canuts de 1831 à Lyon pour l’obtention d’une revalorisation des tarifs de la profession

Depuis la Révolution française, la défense du monde du travail et la prise en charge de ses besoins sociaux ont été assurées par les Sociétés de secours mutuels. Dans les années 1830, on commence à trouver les premières traces de ce qui s’apparente aux premières caisses de grève au sein de ces sociétés. Ces organisations ouvrières d’entraide permettent de mutualiser les ressources et d’indemniser ses adhérents en cas de maladies, d’accidents, de chômage, de grève ou parfois même de décès. La Société du Devoir Mutuel en est l’exemple typique. Fondée en 1821 par les chefs d’ateliers tisseurs lyonnais, elle prouve son utilité dès 1831 lors de la première révolte des Canuts à Lyon. Le soulèvement ouvrier pour l’obtention d’un tarif minimum garanti reçoit l’appui de la Société du Devoir Mutuel qui prévoit le versement d’aides financières en cas de cessation du travail.

Mais en 1852, l’introduction par Napoléon III  d’une Mutualité approuvée “à base territoriale, interclassiste et contrôlée par les notables”, crée un clivage au sein du mouvement social entre mutualisme et syndicalisme. “La Mutualité se spécialise dans les maladies, puis les retraites” alors que le syndicalisme se recentre sur la revendication. Face au désengagement de ces sociétés vis-à-vis des grévistes, les premières chambres syndicales émergent. Un système de réciprocité se met en place par le prêt d’argent entre les chambres lors des grèves afin de tenir dans la durée.

Les syndicats sont légalisés en 1884, permettant de facto la structuration du mouvement qui fonde une caisse nationale de grève et de résistance en 1893. Les grèves se multiplient et prennent de l’ampleur mais les travailleurs restent à ce moment là peu syndiqués. On estime que le nombre d’adhérents passe de 30 000 à 100 000 entre 1876 et 1902. Le manque de moyens financiers de ces syndicats poussent le recours aux souscriptions. Parallèlement, on observe un allongement du temps moyen des grèves entre 15 et 34 jours, obligeant certains syndicats à se doter de caisses de grève permanentes.  

Aujourd’hui quelle utilité ? quel fonctionnement ?

Depuis la fin des années 2000, grâce notamment à internet et la mise en place de cagnotte en ligne, les caisses de grève sont de nouveau le nerf de la guerre des mobilisations. L’essor des réseaux sociaux permet de toucher un public plus large mais surtout, facilite les campagnes de dons pour soutenir les mouvements sociaux. Cela permet également le développement de caisses de grève de proximité et plus spécifiques, à l’image de celle destinée aux grévistes du RER A à Torcy. Créer sa propre caisse de grève devient une opportunité.

Leur objectif n’a pas changé. Les fonds d’une caisse servent toujours à financer le mouvement, la nourriture, les banderoles, et tous types de matériels nécessaires à la grève…, mais également à compenser tout ou une partie du salaire non perçu par les manifestants. Certaines centrales comme la CFDT ou FO ont des caisses permanentes alimentées par une part des cotisations des adhérents. Parmi les plus importantes, on trouve celle de la CFDT qui permet d’indemniser les grévistes à hauteur de 7,5€ de l’heure (contre 8,92€ SMIC). 

Si comme nous l’avons vu plus haut, le profil des donateurs a évolué, les caisses permettent aujourd’hui a des gens qui peuvent difficilement faire grève (comme des salariés en intérim) de participer à la lutte. Les résultats des caisses nationales ont aussi montré le soutien d’une partie de la population, peut-être peu habituée à faire grève, mais qui  montre sa solidarité avec le mouvement par le don.

Si dans les syndicats on craint que le don ne devienne, pour certains, une alternative à la grève, les dernières mobilisations ont montré que cette peur n’était pas fondée. Car si l’entraide financière dans le mouvement est extrêmement importante pour aider à tenir, le rapport de force doit, encore aujourd’hui, se construire par la grève et la manifestation. 

ACTU SOCIALE