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“L’agriculture, c’est le plus gros plan social de ces 30 dernières années”

Au cœur de la mobilisation historique des agriculteurs, la voix de la Confédération paysanne (CP) a su porter des revendications sociales, écologiques et s’est démarquée des mastodontes au main des industriels que sont la FNSEA et JA. Analyse et premier bilan des mobilisations avec Laurence Marandola, agricultrice en Ariège et porte parole de la Confédération paysanne.
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Mobilisation de la Confédération paysanne à Carhaix. Crédit: @Confédération paysanne

Laurence Marandola, vous êtes le seul syndicat à continuer la mobilisation. Pourquoi, contrairement aux autres syndicats, les mesures du gouvernement ne vous satisfont pas ? 

Nos demandes sont claires depuis le début. Elles sont d’ordre macroéconomiques et structurelles. Pour nous, ce que vit l’agriculture aujourd’hui est le résultat de décennies de politiques néolibérales orientées vers l’agro-industrie et la croissance de la production. C’est ça qui mène à tous les problèmes aujourd’hui, à savoir une agriculture française hyper hétérogène, hyper inégalitaire avec des écarts de revenus énormes suivant les filières et les territoires. Certains, en céréales ou en porcs industriels ont des revenus incroyables, mais quasiment 20% des agriculteurs sont sous le seuil de pauvreté, entre 30 et 50% autour du SMIC. 

On a un drame depuis des années, ce sont des fermes qui disparaissent. C’est le plus gros plan social depuis 30 ans. En 1982 il y avait 1,6 millions d’agriculteurs. Aujourd’hui, c’est moins de 400 000 et on en a perdu 100 000 en 10 ans. Tout ça, c’est à cause de l’application de l’ultra libéralisme à l’agriculture au travers des politiques publiques françaises et européennes comme la Politique Agricole Commune (PAC), qui favorisent le modèle agro-industriel et les grandes fermes.

 

Comment pourraient se matérialiser ces demandes concrètement?

C’est très simple. Nous souhaitons la fin des accords de libre échange ou a minima retirer l’agriculture et l’alimentation de ces accords. Ce serait un premier signal fort envoyé aux agriculteurs français. Après, nous avons absolument besoin de nous doter d’un mécanisme afin que toutes les transactions se fassent au-dessus du prix de revient, ce que ne permet pas la loi Egalim. Enfin, il faut absolument réorienter les soutiens financiers publics pour accompagner la transition écologique de l’agriculture. Nous devons faire face à ces enjeux climatiques et de préservation de la biodiversité. 85% des agriculteurs sont prêts à faire leur transition s’ils sont accompagnés.

 

Contrairement aux autres formations syndicales, vous ne nous parlez pas du tout de normes en premier lieu ? 

On s’est beaucoup exprimé là-dessus car c’était les revendications des autres. On est tout à fait d’accord que l’administratif, c’est une usine à gaz. Mais simplifier la gestion de l’administratif, ça ne veut pas dire s’asseoir sur des normes, des réglementations qui doivent protéger notre santé. Nous demandons plus de protection pour notre santé, et ça, on ne l’a pas du tout entendu dans la bouche du gouvernement et c’est aussi pour ça qu’on reste mobilisé. 

 

On entend souvent parler comme revendication d’un revenu paysan. Comment ce dispositif se matérialiserait ? 

Quand on parle de revenu, c’est de droit au revenu, droit à la rémunération de notre travail. On ne parle pas d’un revenu universel ou d’autres dispositifs qui sont parfois débattus et intéressants. Nous, on dit aux gens : “ce qui sort de notre ferme doit être payé à un prix qui couvre nos coûts de production, notre travail, notre protection sociale.”

C’est pour ça qu’on a parlé de revenu paysan mais dans les faits c’est la question du droit au revenu qu’on a voulu aborder.

 

Comment le mouvement va-t-il perdurer alors qu’une partie des agriculteurs sont rentrés chez eux et que les principaux blocages ont été levés ? 

Pour nous la série de mobilisations continue. Il y a des actions cette semaine sur une centrale d’achats à Châlon-en-Champagne. Il y aura plusieurs actions dans les jours qui viennent, jusqu’au salon de l’agriculture. D’une façon ou d’une autre, il faut continuer à faire vivre ces sujets-là. C’est l’enjeu majeur. Depuis que les autres syndicats ont appelé les gens à rentrer chez eux, on a beaucoup d’appels de gens extrêmement déçus, notamment que cette question du revenu n’ait pas été poussé par l’ensemble des syndicats. Si on défend les paysans, on ne peut pas abandonner ce combat. La question de la stratégie va se poser dans les prochains jours.

 

La FNSEA et JA sont rentrés dans le rang, comment avez-vous réagi à cela ? 

[Rire] Ils ne sont jamais sortis du rang quelque part. Je pense qu’il y avait un côté très spontané dans le mouvement. Moi je le vois, je suis paysanne en Ariège en plus d’être porte parole de la CP, donc je connais bien ces territoires, Haute Garonne, Gers, …Il y avait un ras-le-bol où on arrive plus à vivre sur des fermes de tailles moyennes. Les gens ont vu la façon dont les revendications ont été traitées par les responsables syndicaux, en particulier de la FNSEA et JA, c’est-à-dire venir à Paris mais pas trop près, négocier sur le gazole non routier GNR, mais pas sur le revenu… Lundi soir j’étais à une réunion et j’ai demandé aux gens: “vous avez sorti votre calculette sur le GNR? ça change quoi sur vos fermes? 300€, 1000€?…c’est toujours bon à prendre, mais ce n’est pas le sujet. Ce n’est pas ça qui permettra de répondre aux questions profondes que les agriculteurs et l’agriculture se posent aujourd’hui”.

 

Etiez-vous prêt à bâtir un front commun avec les autres formations syndicales ? 

Il y a 15 jours, on a lancé un appel aux autres syndicats agricoles dans une tribune publique  afin d’exprimer des revendications sur la question du revenu et sur les accords de libre-échange. On n’a eu aucune réponse officielle. Il y a une histoire lourde, dans l’agriculture, on part de très loin. 

Il y a un problème de gouvernance, sur la prise des décisions concernant l’agriculture en France. Ce n’est pas nouveau mais là on avait l’occasion de se mettre tous autour de la même table. Le Premier Ministre a refusé, car selon lui, de toute façon, nous n’étions pas d’accord. Faire vivre la démocratie et la pluralité syndicale sur ce sujet en France, c’est aussi une des questions qui ressort. 

 

Pour continuer à défendre les paysans, votre stratégie se tourne donc plus vers le mouvement social que les autres syndicats ? 

Oui, on sait à peu près tous que ce sont les mêmes mécanismes qui broient les paysans, les salariés, les travailleurs. Des choses commencent à se nouer, on a des réunions tous ensemble. On a quand même cosigné une tribune avec la CP, CGT, Solidaire, FSU et Modef mais on part de loin. Il y a eu pendant longtemps, dans les têtes de certains, une dichotomie entre les salariés et les paysans. On était vu comme des patrons alors qu’on est des travailleurs, des paysans. 

Si on se dit que c’est bien l’ensemble du système macro-économique qu’il faut changer pour protéger l’ensemble des travailleurs, des paysans et des consommateurs, on a tout intérêt à faire front ensemble. Pour nous, la vraie porte de sortie sera par là et dépassera sûrement l’agriculture.

 

La pause du plan Ecophyto a fait beaucoup parler. Pouvez-vous nous expliquer un ou des impact(s) concret(s) que va avoir cette pause ? 

Dire que le plan Ecophyto s’arrête, c’est plus symbolique qu’autre chose car ça a été un vaste échec. On a voté le dernier plan le 12 janvier. Il avait une chose un peu nouvelle, c’est de dédier beaucoup de moyens financiers à la recherche, et la recherche dure avec l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Sinon le reste du programme ne contient aucun objectif de réduction des pesticides. Du coup, pause ou pas pause, dans la vraie vie, ça ne change pas grand chose, par contre symboliquement c’est un choc…Faire une pause sur l’ambition et l’accompagnement à réduire les pesticides, c’est extrêmement grave et irresponsable. 

Après, forcément le plan Ecophyto lui-même “pas d’interdiction sans solution”, c’est une blague. Le slogan devrait être “des solutions pour la transition”. Il va falloir du courage pour continuer à interdire certaines molécules vraiment trop toxiques pour nous agriculteurs, pour les consommateurs et pour la qualité de l’eau. Annoncer une pause, c’est un mauvais signe.

Ecophyto est un symptôme mais la dynamique profonde c’est qu’il y a un lobbying très fort d’une petite partie de l’agriculture pour dire “laissez nous travailler, on utilise ce qu’on veut comme produit… “ et c’est cette petite musique qui en sort gagnante.

 

Y a-t-il des motifs d’espoir pour les paysans malgré tout ? 

Le motif d’espoir, c’est qu’on sent une dynamique où on se parle, où on se dit que ça suffit d’être méprisé et piétiné à ce point. J’espère que les gens en rentrant sur leur ferme garderont cette flamme là, qu’ils seront prêt à se remobiliser si ce gouvernement continue d’être complètement sourd. Il en va de l’avenir de beaucoup de fermes et de l’agriculture. Ça a été un moment d’exposition médiatique intense qu’on n’avait jamais vécu. Peut-être qu’il y a une prise de conscience de la population et que ça a donné de la visibilité à l’agriculture, sur ce qu’on vit. Mais il va falloir continuer à faire vivre le mouvement auprès du gouvernement notamment et montrer qu’on est là.