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Grève à l’Ofpra: la colère des agents face à la passivité de l’Etat

Jeudi 26 octobre, plus de 200 agents de l’Ofpra, soit au moins 25% des effectifs, se sont retrouvés sous les fenêtres de leurs bureaux à Fontenay-sous-Bois, afin d’exprimer leur colère et leur mécontentement face aux conditions de travail et à la “politique du chiffre” qu’ils subissent.
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Les agents de l'Ofpra mobilisés à Fontenay-sous-Bois le 26 octobre - Crédits: @Debrayage

“Le chiffre c’est le stress, les agents en PLS!”

L’Office français de protection des réfugiés et apatrides, Ofpra, est un établissement public placé sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur, chargé de statuer indépendamment sur les demandes d’asile et de statut des apatrides.

Pour répondre à cette demande, les agents doivent faire face à une cadence de rendement insoutenable pour rendre leurs décisions. Dans son communiqué de presse pour annoncer cette grève non-reconductible, les syndicats majoritaires CGT-Ofpra et ASYL, parlent de 360 décisions par personne et par an. Sur le piquet, les agents et agentes confirment : “les objectifs mensuels nous obligent à faire de l’abattage, on effectue les entretiens à la chaîne, parfois jusqu’à deux par jour. On ne remplit pas simplement un QCM, il y a plein de consignes, une trame de critères et une qualité de la motivation de la décision à respecter. Cela empêche de faire de l’abattage justement”. Une agente continue: “cela prend beaucoup de temps, il faut préparer, réaliser, rédiger et motiver sa décision”. 

Cette dévaluation de la performance souligne la nécessité “d’adapter les moyens”. Anouk Lerais, déléguée syndicale CGT explique: “pour le moment on attend, on nous dit que les moyens ont déjà été accordés et qu’il faut qu’on se débrouille avec ça. La direction doit prendre la mesure de la colère qui règne avec tous ces agents mobilisés. On verra à 15h30”. 

En fond, les slogans continuent 

“M. le Directeur on constate,

que vous aimez moins vos agents

que vos stats”.

Un autre agent, arrivé depuis peu, revient sur la nécessité de faire du chiffre dans un temps réduit et avec des moyens stables. “Il n’y a plus d’individualisation” déplore-t-il, un phénomène accru dû “au manque de personnel, qui engendre du retard sur les dossiers alors que le nombre de demandes explose”. En 2022, les quelque 1000 agents et agentes ont reçu 131.300 demandes d’asile, soit une hausse de 28% par rapport à 2021 selon France terre d’asile.

Parmi leurs revendications, les officiers demandent “moins de pression afin de pouvoir mieux recevoir et instruire les demandes”. Un agent confirme: “soit on diminue le nombre d’entretiens et on peut faire un travail de qualité, soit on augmente le nombre d’agents”. Les différentes pancartes rappellent que derrière ces chiffres et ces statistiques, ce sont des vies qui sont en jeu. “L’humanité avant la rentabilité”. 

La délégation CGT / ASYL a été reçue à 15h30 par la direction, qui, malgré trois heures de réunions, n’a concédé que des miettes à ses agents. Quelques mesures de réorganisations internes seront effectuées à moyens constants et sans renfort de ressources humaines. De même, les objectifs quantitatifs restent inchangés. En bref, rien pour satisfaire réellement les agents de l’Office qui ne vont sûrement pas en rester là. 

“Darmanin nous rend zinzin”: le ras le bol dans le contexte du projet de loi immigration et asile

Porté par G. Darmanin et O. Dussopt, respectivement Ministres de l’Intérieur et du Travail, et présenté en février dernier “pour contrôler l’immigration et améliorer l’intégration”, le projet de loi immigration et asile suscite encore de vives critiques. Dans les grandes lignes, cette loi viserait à réformer le droit d’asile en facilitant l’expulsion des étrangers, surtout s’ils sont  “délinquants” et également de” permettre une régularisation plus facile des travailleurs sans papiers, notamment dans les “métiers en tensions” (par exemple le bâtiment ou la restauration). 

Les agents avaient réalisé de nombreuses pancartes afin d'exprimer leur colère vis-à-vis de leurs conditions de travail - Crédits: @Debrayage

Les agents de l’Ofpra s’étaient déjà mobilisés le 21 février à l’appel de la CGT et ASYL qui dénonçaient une loi visant à réduire le délai d’examen des dossiers pour dissuader les demandeurs tout en nuisant à la qualité d’instruction des dossiers. A la colère des agents de l’Ofpra sur les moyens humains accordés, s’ajoute l’incompréhension du projet qui remettrait son indépendance en cause. Des effectifs seraient détachés directement auprès des préfectures afin de recueillir les premiers témoignages des demandeurs d’asile, mettant en cause le caractère indépendant de l’Office.

Le projet est revenu sur le devant de la scène récemment alors que l’article 3 de la loi aurait été menacé de disparaître, ce que réfute Elisabeth Borne. Ce dernier reste sous le feu des projecteurs alors que plusieurs scandales concernant l’emploi de travailleurs sans-papiers ont été révélés sur les chantiers des Jeux Olympiques 2024. Cette main d’œuvre corvéable tente de sortir de l’ombre en se mobilisant collectivement.

Demandeurs d’asile, travailleurs sans-papiers : une confrontation avec la violence et le peu de moyens déployés par l’Etat

En effet, la grève des agents de l’Ofpra fait écho aux mobilisations qui se sont déroulées la semaine dernière, alors que des centaines de travailleurs sans-papiers s’étaient mobilisés pour demander leur régularisation. Outre l’occupation de l’Arena de la porte de la Chapelle, qui accueillera des épreuves des Jeux Olympiques 2024, des centaines de travailleurs sans-papiers exigent que leur patron fournissent le Cerfa leur permettant ensuite de faire les démarches auprès de la préfecture. 

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Les travailleurs sans-papiers se sont mobilisés massivement devant leurs agences d'intérim ou en occupant l'Arena - Crédits: @Debrayage

Devant Access interim le 17 octobre, un représentant syndical expliquait que “la grève visait à reconnaître le droit [des travailleurs sans-papiers] à travailler légalement, d’avoir des papiers, et que l’employeur remplisse enfin ses obligations.” 

Il existe beaucoup d’hypocrisie dans ce milieu, affirme le responsable syndical. Une partie des employeurs rejettent la faute sur celle des travailleurs qui “ont menti en donnant les papiers de leur cousin”, mais pour Laurent Sorel, conseiller de Paris LFI, les patrons “savent très bien comment ça fonctionne. Il y a des entreprises donneuses d’ordres qui chargent des sous-traitants de faire un certain nombre de chantiers. Ces sous-traitant font souvent appel à des travailleurs sans papiers et profitent de leur précarité pour leur imposer des conditions de travail scandaleuses et des rémunérations très basses”.

Devant les locaux de la société Morgan interim, cent mètres plus loin un travailleur raconte comment lui et huit de ses collègues y travaillent depuis 2 ou 3 ans, en situation irrégulière . L’agence d’intérim a refusé jusqu’alors de leur donner leur Cerfa, le formulaire indispensable pour faire les démarches de régularisation auprès de la préfecture. Les conditions de travail sont rudes et ils subissent le chantage et les discriminations incessant de leur patron: “quand t’es un travailleur sans-papiers, tu travailles sous un autre nom, on ne te respecte plus et on sait que tu vas tout supporter pour garder ton travail parce que c’est trop dur d’en retrouver un après”. “Je me suis blessé avec la disqueuse il y a 2 ou 3 semaines, mais impossible de déclarer un accident de travail”, poursuit un autre travailleur en montrant une large balafre sous sa mâchoire. 

Les 8 travailleurs sans-papiers sur le piquet de grève devant l'agence de leur employeur - Crédits:@Debrayage

Un accord comprenant la régularisation des travailleurs a fini par être signé au terme de cette journée, notamment grâce à un mouvement collectif de presque 400 travailleurs. 

Tous n’obtiendront pas forcément une régularisation en bonne et due forme, mais c’est une victoire en soit. Normalement, les grèves des travailleurs sans-papiers peuvent s’enliser pendant des mois sans obtenir satisfaction, à l’image de la grève chez Emmaüs qui dure toujours après plus de 3 mois. Pour Laurent Sorel, les délais à tenir pour accueillir les JO 2024 a été le levier pour faire flancher les employeurs. Il espère également que cette grève va “servir de point d’appui pour d’autres grèves, d’autres luttes et donner confiance aux autres travailleurs sans papiers en se disant c’est possible”.

Les travailleurs sans-papiers lèvent les bras devant l'Arena en apprenant la signature de l'accord - Crédits: @Debrayage

Cette mobilisation aura  selon lui “permis de rendre visible quelque chose que les grosses boites, les agences intérimaires, l’État et la ville de Paris ne veulent pas rendre visible. C’est ça le mérite des salariés quand ils se battent et en particulier des travailleurs invisibles. Ils disent “ça, sans nous, c’est pas construit”. C’est une victoire qui doit faire tache d’huile et non une victoire sans lendemain”.