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Chez Yara : le choix de licencier plutôt que d’investir

Yara, géant norvégien de l’engrais, a tenu aujourd’hui à Montoir-de-Bretagne (44) la réunion d’information déclenchant le Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) devant les salariés de l’usine. Le 30 octobre dernier, le groupe a annoncé au Comité Social et Économique au siège à Paris une “transformation” de son activité sur le site installé depuis 1972 dans la région. 139 de ses 171 travailleurs vont se retrouver sans emploi dans les prochains mois.
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Les salariés en grève le 22 novembre devant l’usine Yara lors de l’annonce du PSE - Photo @FNIC-CGT

Une catastrophe sociale…

Les 600 000 tonnes d’engrais fabriqués à Montoir-de-Bretagne par Yara sont essentiellement destinées à l’agriculture. Mais la production d’engrais azotés va progressivement cesser dans les six mois à venir.

Cet arrêt de la production ne signifie pas que Yara va abandonner le site pour autant. Le fabricant norvégien souhaite conserver l’usine pour en faire un site de stockage, bénéficiant d’un emplacement stratégique sur le terminal du port. La direction annonce la création de 12 postes pour cette nouvelle activité, un chiffre bien loin des 139 supprimés.

Pour justifier sa décision, le groupe s’appuie sur le fait que l’usine était déficitaire depuis plusieurs années. Le marché d’engrais dits “NPK composés” est en baisse constante. Delphine Guey, directrice de la communication du groupe Yara développe: “La consommation d’engrais NPK composés a été divisée par 4 en 20 ans et a baissé de 50% lors de la dernière campagne agricole. À fin septembre 2023, le site affichait une perte de près de 40 millions d’euros. Il a été déficitaire pendant 5 années sur les 6 derniers exercices.” Pour elle, il s’agit “d’adapter son organisation aux évolutions profondes du marché pour proposer un portefeuille plus complet de solutions aux agriculteurs français.” Pour d’autres, comme Philippe Nicolas, délégué CGT, c’est une fermeture déguisée, et Yara chercherait surtout à se soustraire à ses obligations sociales et environnementales.

Ce n’est pas la première fois que Yara fait la une de l’actualité. Le 28 juillet dernier, un agent en combinaison anti-acide a été blessé au bras alors qu’une fuite d’acide sulfurique, estimée à 13 tonnes, polluait les bassins d’eaux pluviales de l’usine. Le 24 octobre suivant, un sous-traitant de 50 ans est décédé d’un malaise sur le site. A ce jour, l’enquête ouverte par le parquet de Saint-Nazaire ne permet pas de faire de lien direct avec l’inhalation de produits toxiques. 

À ces faits viennent s’ajouter la triste réputation de l’entreprise dans la région. Avec des rejets hors-normes dans les eaux de la Loire et dans l’air, salariés et riverains sont inquiets. Le maire, Thierry Noguet explique: “Je ne demandais pas la fin de l’activité. Ce que je voulais, c’est que l’on mette la pression sur des dirigeants qui se comportent comme des patrons voyous pour qu’ils répondent enfin au cahier des charges demandé. Rien que de très logique puisque le bassin nazairien pâtit d’une surmortalité par cancer ainsi que l’a souligné l’Agence régionale de santé.”

Un investissement aux alentours de 100 millions d’euros serait nécessaire pour la mise en conformité du site afin de relancer l’activité. La société a déjà écopé de 500 000 euros d’amendes pour pollution à répétition, un montant qui laisse certains sceptiques alors que le groupe enregistre un bénéfice net de 2,5 milliards d’euros en 2022.

A cela s’ajoute la frustration des salariés lorsqu’ils apprennent la construction d’une usine flambant neuve au Royaume-Uni. Elle fera partie des plus grandes au monde spécialisées dans la production de produits nutritionnels et de biostimulants pour les plantes. Un abandon des salariés mais pas que. 

…sur fond de scandales écologiques

Le site est régulièrement épinglé par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) pour le non-respect des réglementations environnementales. Classé Seveso seuil haut, le site présente donc des risques d’accidents majeurs et nécessite un haut niveau de surveillance. Depuis sa première mise en demeure en 2011, le fabricant s’est retrouvé à six autres reprises dans le viseur de l’administration, surtout depuis 2018.

Elle est la première usine émettrice de particules fines de la région Pays-de-la-Loire avec presque 200 tonnes de poussière émise en 2020. Des taux d’azote et de phosphore bien au-delà des réglementations environnementales ont été relevés dans le fleuve et dans l’air, avec 102,7 tonnes d’azote et 2,9 tonnes de phosphore rejetées en 2022. 

Depuis 2020, une information judiciaire à l’encontre de Yara est ouverte au parquet de Saint-Nazaire pour « exploitation non conforme d’une installation avec atteinte grave à la santé ou à la sécurité des personnes ou dégradation substantielle de la faune, la flore, la qualité de l’air, du sol ou de l’air ».

Pour Thierry Noguet, “Yara nous a bien menés en bateau, tout a été calculé”. Il avait pourtant signé un permis de construire avant l’été pour valider la construction d’une usine de traitement des eaux dans le fleuve. Marie-Aline Le Cler, présidente d’une association environnementale (Association Environnementale Dongeoise des Zones à Risques et du PPRT* – AEDZRP) basée à Montoir-de-Bretagne dénonce une politique de “petits pas et d’enfumage” qui permet à Yara de faire reculer les échéances. Elle dénonce un site “vétuste qui tombe en décrépitude”, “qui accroît encore le risque déjà présent”. 

Cela fait plusieurs années qu’élus et associations environnementales réclament la fermeture du site. Un collectif est revenu à la charge en octobre 2023 pour demander sa suspension administrative. L’AEDZRP continue de se mobiliser pour demander la fermeture immédiate du site et maintient vouloir également préserver l’intérêt des salariés en dénonçant le choix de l’entreprise norvégienne: “sacrifier les emplois plutôt que respecter les normes.

Yara arrivera-t-il à se soustraire à son devoir de mise aux normes et de protection de l’environnement simplement en liquidant son activité industrielle sur le site de Montoir ? En tout cas, un habile artifice qui va mettre à la porte 139 salariés.

* PPRT: Plan de Prévention des Risques Technologiques